En Normandie, le Bocage porte encore les stigmates de la Seconde Guerre mondiale. Les bâtiments des années 1950-1960, omniprésents dans nos villages et villes, témoignent de l’ampleur des bombardements alliés de l’été 1944.

Pourquoi ces ruines ? Pour assurer le succès de l’opération Overlord, le général Eisenhower, commandant suprême allié, engage des bombardiers lourds. Objectif : couper les axes routiers et ferroviaires, détruire les nœuds logistiques allemands et faciliter l’avancée des troupes au sol après le Débarquement de Normandie.

Plusieurs villes bas-normandes sont visées par l’aviation britannique et américaine : Vire, Aunay-sur-Odon, Condé-sur-Noireau, Villers-Bocage, Noyers-Bocage et Cahagnes comptent parmi les plus durement touchées.
À la Libération, le paysage urbain est dévasté : presque tout est à reconstruire.

Et si ces bâtiments d’après-guerre racontaient une formidable histoire de résilience et d’innovation ? Plongez dans l’histoire de cette reconstruction qui a redessiné le Bocage.

Témoignage de la guerre : l’exode des habitants de Cahagnes

Le 6 juin 1944, les Alliés débarquent en Normandie. Une semaine plus tard, Caumont-l’Éventé, située à 4km au nord de Cahagnes, est libérée. Le front se fige. Le bocage, dense et difficile à pénétrer, est solidement tenu par les troupes allemandes. Pendant plus d’un mois et demi, Cahagnes se trouve sous les bombardements et sous l’artillerie des deux camps. La zone entre Cahagnes et Caumont-l’Eventé devient un véritable no mans land.

Fin juin 1944, les troupes allemandes décident de détruire les points de repère servant à l’artillerie britannique, notamment l’église Notre-Dame.
Le 28 juin, 32 caisses d’explosifs et 6 bombes britanniques récupérées lors de la bataille de Villers-Bocage sont placées dans l’édifice. À 21h30, l’explosion provoque son effondrement total.

Le 1er juillet 1944, les Allemands ordonnent l’évacuation des 900 habitants. Refuser, c’est risquer d’être fusillé. Commence alors un exode vers le sud, encore occupé : à pied, en charrette, à vélo. 382 habitants trouvent refuge à Neuvy-en-Mauges, dans le Maine-et-Loire, après 28 jours de marche et près de 300 kilomètres parcourus.

Cahagnes, Mortain, Domfront, Mayenne, Laval, Château Gontier, Angers, Neuvy-en-Mauges… Une route longue, éprouvante, marquée par l’incertitude.

« Depuis le 14 juin, les allemands avaient réquisitionné la maison, la Kommandantur était là, le commandant était dans la chambre de mes parents, son adjudant dans la seconde (la mienne) et dans la troisième une ordonnance et deux cuisiniers. Cela faisait 5. Ils étaient autrichiens et un prussien, pas commode du tout. Donc on vivait dans une cave et on couchait dans des vieux fauteuils ou couvertures sur le sol. On ne pouvait pas dormir car sur la route derrière la maison, il passait beaucoup de camion militaires et chenillettes toute la nuit. […] mon père Auguste ne voulait pas évacuer, car il avait fait la guerre 14-18 et se croyait un peu privilégié. A 6h ½ du soir, arrivent 4 allemands, fusils mitrailleuses, tous armés, prêts à tirer. Mes parents sortent dans la cour, c’était le soir du 1er juillet, un chef prend la parole et dit « Nous vous donnons l’ordre de partir », d’un air vraiment méchant ! Papa répondit : « nous partons demain matin 2h ». L’allemand reprit aussi vite « Je vous dis ce soir 7h 1/2, si dans une heure vous n’êtes pas parti, je vous fusille dans votre maison ». Que restait-il à faire ? Se soumettre, voilà tout, partir et tout laisser derrière soi »

Témoignage de Jacqueline Gillette, (épouse Thérin) née en 1927

Ce témoignage est extrait du livre Cahagnes, un village qui raconte son histoire, une œuvre collective publiée par l’Association Culture et Histoire de Cahagnes. En vente à l’office de tourisme de Villers-Bocage.

La famille Gillette finira par partir le cœur lourd et sera accueilli le 28 juillet à Neuvy-en-Mauges après 28 jours de marche.

Les premiers habitants regagnent Cahagnes fin septembre 1944. Ils découvrent un village ravagé. La commune avait en effet été libérée le 31 juillet, au début de l’opération Bluecoat, par le 7ᵉ régiment d’infanterie du Hampshire. La veille de l’attaque, la Royal Air Force avait envoyé 377 bombardiers Lancaster afin de neutraliser les troupes et le matériel allemands. En une heure, le bombardement transforme le cœur du village en champ de ruines.

La reconstruction commence : rebâtir pour revivre

Après la guerre, la reconstruction des villes normandes est encadrée par l’État. Le Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, créé en novembre 1944 par le GPRF (Gouvernement provisoire de la République française) pilote les opérations. Dans chaque commune, la maîtrise d’ouvrage était organisée de manière pyramidale, le premier travail était celui de l’urbaniste, en charge du Plan de Reconstruction et d’Aménagement (PRA). Une fois ce plan approuvé, des architectes étaient désignés pour travailler sur différents projets : immeubles, église, bâtiments communaux. Un architecte en chef, venait coordonner tous les projets et vérifier la compatibilité avant le plan d’urbanisme. Il ne s’agit pas seulement de rebâtir, mais de repenser la ville.

Portrait d’un architecte urbaniste : Claude Berson

Originaire de la Mayenne, Claude Berson connaît bien le Calvados. Son père, percepteur, a été muté à Caumont-l’Éventé et Anctoville. Diplômé de l’École des Beaux-Arts en 1924 et de l’Institut d’Urbanisme de Paris en 1930, il travaille notamment pour l’office des HLM. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il envoie sa femme et ses deux filles se réfugier en Normandie, resté seul sur Paris, il assiste à la libération de la capitale.

Désireux de contribuer à la reconstruction, il postule pour travailler à celle des villes et villages du Calvados, où il a grandi et où vit encore une partie de sa famille. Il apprend le 4 décembre 1944 que sa candidature a été retenue. Il est alors chargé d’élaborer les projets de reconstruction et d’aménagement du secteur de Caumont-l’Éventé. Il intervient dans dix communes : Caumont-l’Éventé, Cahagnes, Jurques, Sept-Vents, Anctoville, Saint-Germain-d’Ectot, Lingèvres, Hottot-les-Bagues, Noyers-Bocage et Aunay-sur-Odon. Son activité, concentrée sur quelques années seulement, est considérable. Son engagement est total : il installe son lit dans son bureau et ne dort que quelques heures par nuit. Il occupe successivement plusieurs logements : à Monts-en-Bessin, à Caumont-l’Éventé, puis dans une maison suédoise à Aunay-sur-Odon, qui lui permet d’accueillir sa famille.

À l’issue des travaux de reconstruction, il poursuit sa carrière comme architecte à l’Office HLM de la Ville de Paris, où il exerce les fonctions de chef du service des travaux. Claude Berson arrêta activité en 1967 à l’âge de 74 ans et s’est éteint un an plus tard le 8 février 1968 (informations recueillies auprès de Mme Delavalette Patricia, nièce de l’architecte).

L’urgence du logement : les baraquements

Avant de reconstruire durablement, il faut reloger. Des cités provisoires en bois émergent dans le paysage du Bocage Normand.

L’exemple d’Aunay-sur-Odon

Une cité provisoire en bois est alors installée au sud d’Aunay-sur-Odon, à l’emplacement de l’actuelle gendarmerie mobile, afin de ne pas gêner le chantier. Un véritable village y est reconstitué, comprenant des logements, des commerces et l’ensemble des équipements publics : école, mairie, poste et église. Grâce à l’aide internationale, la commune reçoit des baraques françaises et américaines, notamment les célèbres « UK 100 ». La cité restera en service jusqu’en 1958. Aunay-sur-Odon constitue un cas particulier dans la prise en charge des sinistrés et dans le processus de reconstruction : malgré de nombreuses difficultés, les édiles, sous la direction du docteur Lacaine, parviennent avec efficacité à mener à bien la mission de relogement.

Ce fut nettement plus compliqué pour d’autres communes ou les baraquements tardèrent à arriver, les habitants durent construire des abris de fortunes avec des débris et des tôles. Les autres communes du territoire ne disposaient pas d’une cité provisoire, les baraquements étaient éparpillés en lotissements, en cités commerciales et administratives. Par exemple à Noyers-Bocage : il n’y avait que 16 baraquements (dont certains prenaient l’eau) pour 400 personnes. À Condé-sur-Noireau, les premières baraques américaines n’arrivent qu’en fin d’année 1946.

Qu’est-ce que l’architecture de la Reconstruction ?

Chaque sinistré doit constituer un dossier de dommages de guerre. Les démarches sont longues et complexes. Un architecte expert se rendait alors sur place afin d’évaluer le montant des dégâts, en estimant le coût d’une reconstruction à l’identique, auquel était appliqué un abattement pour vétusté. Ces démarches, souvent longues et complexes, ont favorisé la création d’associations syndicales de reconstruction, chargées d’assurer l’interface entre les sinistrés et le Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme.

Chaque commune, ou regroupement de communes, disposait ainsi de sa propre association de reconstruction, parfois complétée par une association de remembrement. Celles-ci avaient pour missions de constituer les dossiers, de concevoir les projets, de conclure les marchés et de superviser l’exécution des travaux.

Une architecture entre tradition et modernité

Durant les années 1950-1960, l’architecture dite traditionnelle ne disparaît pas totalement : on continue notamment à édifier des toitures à deux pans et à construire des murs en pierres locales. Toutefois, de nouveaux matériaux apparaissent, tels que la pierre calcaire provenant des carrières de Caen, de Fleury-sur-Orne, et même de l’Oise en raison de pénuries, ainsi que le grès de Jurques. Les tuiles produites à Bavent sont également employées pour certaines habitations.

Matériaux emblématiques

La reconstruction favorise aussi l’intégration de matériaux modernes, comme le béton armé, le pavé de verre et la charpente métallique.

La Reconstruction introduit aussi plus de confort : lumière, aération, meilleure circulation intérieure. Dans les immeubles, les pièces principales telles que la salle à manger et les chambres sont orientées vers la rue, tandis que les espaces de service, comme la cuisine et la salle de bain, donnent sur la cour arrière.

Une nouvelle manière de penser la ville

Les axes de circulation sont repensés. Les rues sont élargies pour améliorer la circulation. Les îlots sont restructurés. Les villes d’avant-guerre, jugées insalubres et trop denses, laissent place à des centres plus ouverts, plus agréables à parcourir, en limitant les clôtures et les barrières. Un vrai challenge.

Architectes vs habitants : des choix parfois incompris

Les décisions des urbanistes ou des architectes suscitent parfois le mécontentement des élus et des habitants.

Condé-sur-Noireau : un choix urbanistique compliqué

En mars 1947, le conseil municipal de Condé-sur-Noireau prend connaissance du Plan de Reconstruction et d’Aménagement (PRA) proposé par l’urbaniste flérien Pierre Boulanger. Le principal motif de mécontentement est le déplacement de l’axe Caen-Laval, la RN 162. Avant-guerre, la route traversait le centre-ville. Le nouveau tracé, plus large et rectiligne, contourne le cœur commerçant.

Réunions publiques, enquête, débats… Le 30 avril 1947, le conseil municipal adopte finalement le plan malgré des réticences. Les élus estiment que le projet ne préserve pas les intérêts des habitants de Condé et qu’il transforme profondément l’aspect de la ville.

Avec le recul, ce choix urbanistique apparaît visionnaire : aujourd’hui, un flot continu de camions en centre-ville rendrait la vie quotidienne particulièrement difficile.

Article publié le vendredi 13 février 2026