Accueil » Le blog » Des femmes qui ont marqué le territoire : 4 portraits du 20e siècle

Dans les archives, les noms de femmes apparaissent rarement en pleine lumière, plus encore en milieu rural où leurs parcours ont longtemps été sous-estimés, absorbés dans l’histoire familiale ou locale. L’ouvrage La Vie des femmes dans les campagnes (France, XIXe-XXe siècles) rappelle combien ces trajectoires féminines ont été invisibilisées, malgré leur rôle essentiel dans l’émancipation par l’éducation et la Résistance face à l’occupant.

En 2025, nous avions consacré un premier article à 5 femmes ayant marqué le Pays de Vire. Pour cette nouvelle édition, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes 2026, l’Association de valorisation du patrimoine en Pays séverin nous aide à poursuivre ce travail de mémoire avec quatre nouveaux destins. Au début du 20e siècle, dans une ville traversée par les guerres et les mutations de son époque, Geneviève Prieur et Yvonne Talbot ont œuvré pour l’éducation des jeunes filles, tandis que Jenny Peyet et Louise Mahy se sont engagées dans la Résistance. Quatre femmes courageuses, quatre parcours inspirants à (re)découvrir.

Geneviève Prieur, une enseignante qui crée son propre cours

Geneviève Prieur est née le 21 juillet 1888 à Vire, dans une famille modeste. Sa mère, Julie Kambrun, originaire de Lamballe est femme de chambre à Vire et son père, Prosper Prieur, natif de Coulonces, est cocher. La famille Prieur vit rue Saulnerie à Vire.  Geneviève étudie à l’institution Notre-Dame. Elle obtient d’abord le brevet « simple » puis le brevet « supérieur ».

Elle enseigne à Saint-Lô et à Notre-Dame de Vire pendant 9 ans. En 1921, elle s’installe à Caen et donne des cours dans différents lieux avant d’ouvrir son propre cours dans l’hôtel particulier des demoiselles Quermonne. L’excellence de son enseignement des langues, du secrétariat et du sport assure sa notoriété.

En 1970, elle reçoit le grade de chevalier dans l’Ordre des Palmes académiques. Une reconnaissance rare pour une femme issue d’un milieu modeste, preuve que l’instruction pouvait élever au-delà des origines. Elle décède le 23 mai 1981 à Caen. Elle marque durablement le paysage éducatif caennais, une allée porte d’ailleurs son nom à Caen. Aujourd’hui encore, d’anciens élèves viennent fleurir sa tombe au cimetière Saint-Benoît à Vire.

Brevet simple / Brevet supérieur ?

Suite à la loi du 16 juin 1881, il existe deux brevets de capacité pour l’enseignement primaire : le brevet élémentaire et le brevet supérieur. Le premier, institué en 1833, permet d’enseigner dans les écoles élémentaires. Le second est réservé aux futurs maîtres des écoles primaires supérieures créées par Guizot en 1833. Depuis 1932, l’accès au métier d’instituteur exige la possession du brevet supérieur. Aujourd’hui, la situation a radicalement évolué : la formation des enseignants du primaire s’est progressivement « universitarisée » à partir des années 1950.

Chevalier dans l’Ordre des Palmes académiques kesako ?

Instituées par Napoléon 1er, les Palmes académiques sont la plus ancienne des distinctions décernées à titre civil. Ce titre a pour but d’honorer les membres de l’Université (englobant alors les lycées), les personnes qui rendent des services importants au titre de l’une des activités de l’éducation nationale ou les personnes qui apportent une contribution exceptionnelle à l’enrichissement du patrimoine culturel. Depuis le décret du Président René Coty de 1955, il existe trois grades : chevalier, d’officier et de commandeur. Il faut avoir 35 ans révolus pour être nommé chevalier. Selon Wikipédia : Les chevaliers doivent justifier de dix ans d’activité assortis de mérites distingués. Un officier doit justifier de cinq ans au moins dans le grade de chevalier, et un commandeur de trois ans dans le grade d’officier (art. D911-68[5]). (plus d’informations).

Yvonne Talbot et la construction du lycée de jeunes filles

Née dans le 5ème arrondissement de Lyon le 14 janvier 1893, Yvonne Maugenest vient d’une famille modeste. Sa mère, Angélique Ernestine Champagne, est sans profession et son père, Louis Maugenest, est préposé aux lits militaires. Elle sort troisième du concours de l’École normale supérieure de Fontenay‑aux‑Roses.

Yvonne arrive à Vire en 1920 comme professeure de mathématiques à l’École primaire supérieure (EPS), la même année que son mariage avec Maurice Talbot, enseignant le français à l’École primaire supérieure de garçons et au collège Émile-Maupas.

Elle devient directrice de l’EPS en 1927 et accompagne les évolutions de l’établissement malgré les contraintes liées à la Seconde Guerre mondiale.

Sous sa direction, l’école doit être relogée pendant la guerre : les locaux de la rue de l’Orient étant réquisitionnés, les cours reprennent dans la propriété Fortin, rue des Cordeliers. Une section d’enseignement technique y est créée dès 1942, actant la modernisation précoce de l’établissement.

Sous son impulsion, l’EPS devient en 1949 le collège municipal moderne et technique de jeunes filles, puis un lycée en 1960, préfigurant une nouvelle ère pour l’éducation féminine dans le Bocage virois.

Admise à la retraite en 1962, Yvonne Talbot laisse un établissement solide, structuré et reconnu, qui deviendra en 1967 le lycée Marie-Curie, un nom emblématique pour un établissement né de la volonté d’une femme de promouvoir les études scientifiques et techniques pour les jeunes femmes.

Son parcours illustre comment une femme directrice a su transformer une simple EPS en lycée moderne, ouvrant l’enseignement secondaire aux jeunes filles d’un territoire rural. Elle reçoit la Croix de chevalier de la Légion d’honneur en 1958, ainsi que plusieurs distinctions nationales et locales (Officier d’Académie en 1928, Officier de l’Instruction publique en 1933 et commandeur des Palmes académiques en 1961). Elle décède le 17 mars 1985 à Bellême et ses obsèques sont célébrées en l’église Notre-Dame de Vire le 21 mars.

Préposé aux lits militaires ?

D’après le dictionnaire de l’administration française, un préposé aux lits militaires est un agent de l’adjudicataire du marché. Agréé par l’administration de la guerre, il est chargé des détails du service des lits militaires dans les casernes. Ainsi il gère le mobilier nécessaire fourni par l’État relatif à la literie et comprenant : la couchette en fer, le sommier, le matelas, le traversin, la couverture en laine, le couvre-pied en hiver, et les draps de lit périodiquement remplacés par des draps blanchis aux frais de l’adjudicataire du marché.

Jenny Peyet, résister puis raconter la déportation

Jenny Peyet s’installe à Vire en 1949, après son retour de déportation. Née en Seine-Maritime, d’un père garde des Eaux-et-Forêts, elle est mère de deux filles et s’installe d’abord à la Ferté-Macé dans l’Orne. Dès l’appel du 18 juin 1940, elle rejoint la Résistance intérieure française. Indépendante par prudence, elle refuse les réseaux structurés pour agir seule.

Elle héberge le lieutenant-colonel Maury, évadé d’un camp allemand, envoyé par le curé de Craon. Elle lui fournit vêtements civils, vélo et faux laissez-passer pour qu’il gagne la zone libre. De la même manière, elle aide à faire passer de jeunes réfractaires du STO vers les maquis ou la zone libre et de prisonniers de guerre évadés vers l’Espagne. En 1943, à La Coulonche, elle vient en aide à un aviateur allié qu’elle cache chez elle pendant des mois. Elle brûle son uniforme dans son fourneau et l’aide à s’exfiltrer vers l’Angleterre. Elle fait passer aussi armes et munitions, profitant de son air de « sainte-nitouche » (selon ses propres mots).

Le 6 mai 1944, après avoir conduit ses filles à l’école, la Gestapo fait irruption chez elle suite à la dénonciation d’un Lorrain qu’elle avait aidé à déserter. Elle est condamnée à 5 ans de travaux forcés. Incarcérée à la prison d’Alençon, puis au fort de Romainville, elle est déportée à Ravensbrück, un camp de travail pour l’industrie d’armement, puis à Sachsenhausen. Suite à l’avancée de l’Armée soviétique, le camp est évacué. Pendant 12 jours, les déportées, bien que totalement épuisées, doivent marcher vers la Baltique. Toute personne qui n’arrive plus à suivre est fusillée, c’est la Marche de la mort. Libérée en 1945 par les troupes russes, elle est marquée par la faim, la maladie, et les conséquences physiques de la déportation. Elle rentre en France le 19 mai.

Jenny Peyet choisit de témoigner avec précision de la vie dans les camps et de la solidarité entre détenues, tout en revendiquant le droit de taire une partie de son expérience. À Vire, elle refait sa vie avec un ancien prisonnier. Elle marque le Pays de Vire par sa défense de la liberté conquise avec un courage exemplaire.

Retrouvez l’interview complète de Jenny Peyet sur ce site internet, pour découvrir son témoignage et son franc-parler.

Louise Mahy, une grande figure de la Résistance

Louise Mahy, née Louise Géhenne à Metz en 1920, arrive à Vire suite à l’invasion allemande en 1940. Ses parents y fondent le « Sanitaire français » route de Tinchebray. Avec son frère Paul, elle rejoint le groupe de résistants dirigé par René Chatel. Dès le 1er novembre 1942, elle intègre à Paris le réseau de la Confrérie Notre-Dame du colonel Rémy. Sous le pseudo « L’selle », homologuée agent P1, elle effectue des missions de renseignement et reste en contact avec Vire.

À Paris, elle guide des Anglais vers la frontière espagnole. Le 12 janvier 1944, arrêtée alors qu’elle s’apprête à escorter un convoi, elle voit le réseau de Flers démantelé en même temps. Incarcérée à Fresnes puis Romainville, elle est déportée en Allemagne le 13 mai 1944 avec 553 femmes. Direction Ravensbrück, puis Hanovre et Bergen-Belsen. Elle y endure « les appels interminables […] le monde de la faim, de la saleté, de la vermine, de la promiscuité (nous sommes 2 000 par baraque) […]. Le dénuement est total ». Libérée le 15 avril 1945 par les Britanniques, elle rentre en France.

En octobre 1945, elle s’engage dans l’armée pour l’Extrême-Orient : Calcutta, Chandernagor, puis Laos. Elle y épouse Paul Mahy le 1er mars 1947 à Vientiane et dirige un centre social pour rapatrier civils et militaires français dispersés par la guerre. De retour à Vire en février 1948, elle gère l’entreprise familiale (chauffage, plomberie, couverture) pendant 15 ans. Puis en 1990, elle s’installe à Kairon (Manche).

Elle anime les associations d’anciens résistants et déportés. Dans les collèges et lycées, elle témoigne sur la Résistance et les camps nazis. Décorée officier de la Légion d’honneur (29 avril 1985), médaille de la Résistance, médaille de la Déportation et la Croix des combattants volontaires de la Résistance, elle décède le 23 septembre 2008 à 88 ans à Saint-Pair-sur-Mer. Inhumée dans le nouveau cimetière de Neuville, elle reste une figure de la mémoire viroise.

Légion d’honneur : Il s’agit de la plus haute distinction nationale visant à honorer des citoyens français et des personnes étrangères. Elle récompense les mérites éminents acquis au service de la Nation, soit à titre civil, soit sous les armes. La première femme ayant reçu cette distinction est Marie-Angélique Duchemin le 15 août 1851. En 2021, on compte 10% de femmes sur les 92 000 récipiendaires. La parité homme-femme est le mot d’ordre des nouvelles promotions.

Médaille de la Résistance : Instituée en février 1943 par le général de Gaulle, cette décoration française a pour but de « reconnaître les actes remarquables de foi et de courage qui, en France, dans l’Empire et à l’étranger, auront contribué à la Résistance du peuple français contre l’ennemi et contre ses complices depuis le 18 juin 1940 ».

Médaille de la Déportation : La loi du 6 août 1948 définit le statut des déportés et des internés de la Résistance et déclare, dans son article premier, « La République française reconnaissante s’incline respectueusement devant la mémoire des martyrs de la barbarie nazie et fasciste qui ont contribué à sauver la Patrie, salue leurs familles et rend hommage aux rescapés de la Résistance dont elle proclame les droits ».

Croix des Combattants volontaires de la Résistance : Le statut des Combattants volontaires de la Résistance, défini par la loi du 25 mars 1949, prévoit dans son article premier, la création d’une médaille commémorative spécifique. Médaille qui ne verra jamais le jour mais sera remplacée par la Croix du Combattant volontaire de la Résistance, créée par la loi du 15 avril 1954 pour les titulaires de la Carte de Combattant volontaire de la Résistance.

Aujourd’hui

À Vire, l’impasse Geneviève Prieur, la rue Yvonne Talbot, l’allée Louise Mahy et le sentier Jenny Peyet rappellent au quotidien l’action de ces quatre femmes. À l’occasion de la Journée des droits des femmes, elles montrent que, même en milieu rural, des femmes ont développé l’instruction, défendu la liberté au péril de leur vie et ainsi marqué la mémoire collective. Elles ont agi selon leur conscience, avec détermination et courage, contribuant par leur action à l’éducation, ou à la résistance à l’occupant. Leurs noms dans nos rues : un hommage permanent à celles qui ont fait entendre la voix des femmes. Nous nous souvenons d’elles et prenons conscience que c’est une chance d’avoir de tels modèles.

Cet article a été rédigé avec l’aide précieuse de Guy Chevereau et Pascal Simonin, membres de l’AVPPS (Association de valorisation du patrimoine en Pays séverin), et de Maryse Duvaux (membre du collectif qui s’est intéressé à l’art funéraire dans le cimetière Saint-Benoît), que nous remercions chaleureusement.

Sources :

Discours de remise de la Croix de chevalier de la Légion d’honneur à Madame Talbot par Monsieur Halbout

« Quelques données sur l’Histoire du collège de Filles « Yvonne Talbot » et du lycée « Marie Curie » de Vire par Mme Koch, professeur de lycée honoraire et Association des Anciens Elèves et Enseignants des Lycées et Collèges E.Maupas, M.Curie et H.Talbot de Vire vireaeelcmaupas-curie-talbot.com

Document lié aux deux visites commentées du Cimetière Saint-Benoît de Vire à l’occasion du 8 mars 2022 : « Femmes d’exception à Vire Normandie » (réalisé par la Mairie de Vire Normandie).

« Louise Mahy, une grande figure de la résistance viroise » – Un document de l’AVPPS

Article publié le jeudi 19 février 2026