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L’Abbé Sébire, prêtre résistant (1889 – 1964)

Découvrez l’incroyable histoire de l’abbé Sébire, prêtre résistant, originaire de Condé-sur-Noireau, Pays de Vire.

L’abbé Sébire devant la Chapelle St-Michel de Pontécoulant
(Coll. personnelle)

Le journal paroissial de Condé-sur-Noireau En Marche publie, en juin 1964, un numéro dédié à l’Abbé Sébire suite à sa soudaine disparition à l’âge de 75 ans. L’article commence par cette phrase « Il faudrait avoir le temps d’écrire un livre sur le Père Sébire, la matière première ne manquerait pas ». Cet article est l’occasion de lui rendre hommage pour son courage et son dévouement.

1. L’enfance à Condé-sur-Noireau

Gaston, Charles SÉBIRE est né le 30 mars 1889 à Condé-sur-Noireau.

Son père Octave Sébire est né le 7 juin 1857 à Caligny dans l’Orne. Après son service militaire, il est pour quelques mois employé des Chemins de Fer de l’Ouest, il réside alors dans le quartier des Chantiers à Versailles, tout près de la gare. En 1883, il épouse Marie Erzélie Leteinturier, femme de ménage, à Saint-Germain-du-Crioult. Il devient le gardien d’un stand de tir au lieu-dit le Bas Mesnil, près de la route de Vire.

La France, humiliée par la défaite de 1871 est amputée de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine. À Condé-sur-Noireau, comme partout en France, né un esprit de revanche qui se traduit par la création de sociétés de Tir.
La société mixte de Tir de Condé-sur-Noireau est fondée en 1880 par des notables condéens, ils achètent un terrain sur la route de Vire.
Ils construisent un stand avec plusieurs cibles, un restaurant buvette et un logement pour le gardien. Le premier président de la société est Jules Germain, grand industriel. Ce stand est ouvert aux civils et aux militaires, et connait un certain succès.

Stand de Tir de Condé-sur-Noireau (Coll. personnelle)


2. Ses débuts dans l’église

Charles fait ses débuts dans l’église catholique dans une période très anticléricale qui aboutit à la Loi de séparation des Églises et de l’État en 1905.
Ses parents soucieux de son éducation l’envoie au Petit Séminaire de Vire, et fréquente également celui de Villiers-Le-Sec. Il poursuit sa scolarité au Grand Séminaire de Bayeux où il obtient son bac de philosophie scolastique, de théologie et de droit canon. Charles désire être moine Bénédictin. En 1911, il part en Angleterre rencontrer les moines de l’Abbaye de Solesmes (aujourd’hui dans la Sarthe), ils furent expulsés en 1880 suite aux lois contre l’enseignement religieux et s’exilèrent sur l’Ile de Wight en 1901. Il fera d’autres voyages en Grande-Bretagne au cours de sa vie et enseignera l’anglais.

Le 29 juin 1912, il est ordonné prêtre en la cathédrale de Bayeux et devient professeur au Petit Séminaire de Caen, rue du Général Moulin, (l’Institution Sainte-Marie de Caen). Mais il va y passer peu de temps car la guerre éclate…

Extrait du journal L’indicateur de Bayeux du 5 juillet 1912

3. La Grande Guerre

Le 1er août 1914, les cloches de toutes les églises de France sonnent, la guerre est déclarée, c’est la mobilisation générale.
En 1911, le Père Sébire a été exempté de service militaire pour bronchite spécifique. Au début du conflit, il apprend que l’on recherche des aumôniers volontaires mais l’évêque de Bayeux, Mgr Lemonnier, refuse.

Il est finalement mobilisé à Vernon en février 1915 dans la 3e section d’Infirmiers militaires. Six semaines plus part, il rejoint le front de la Somme en tant que brancardier dans le 92e Régiment d’Infanterie.

La bataille de Verdun démarre le 21 février 1916. Le 25 février, le fort de Douaumont est attaqué puis occupé par l’adversaire.
Le 7 mars 1916, le 92e Régiment d’Infanterie sous les ordres du lieutenant-colonel Macker est envoyé au front pour reconquérir le bois des Corbeaux (nord de Verdun) tombé la veille aux mains des Allemands. L’attaque a lieu le 8 mars vers 7h depuis Chattancourt. Vers 9 heures, le bois est repris. Dans la nuit du 8 au 9, le régiment creuse des tranchées et pose des barbelés.
Le 10 mars les allemands lancent une offensive, Charles Sébire est fait prisonnier dans le bois. L’épisode du bois des Corbeaux a marqué le régiment, qui a perdu 1.500 soldats et 44 officiers entre le 8 et le 13 mars. C’est le début de deux longues années de captivité.

Il est envoyé dans un camp d’officiers à Mayence puis à Trèves. Début de l’année 1918, il est transféré dans un camp de prisonniers de guerre à Kleinwittenberg en Saxe (environ 100 km au sud de Berlin). Il est libéré et rapatrié en mars 1918. À peine rentré, il rejoint la 16e section d’infirmiers militaires et participe à la bataille dans les Flandres. Après l’armistice, ce n’est pas fini pour Charles Sébire puisqu’il rejoint un camp de passage pour les prisonniers qui rentrent en France situé à Rastatt (à l’est de Stuttgart). Il vient en aide aux malades, aux survivants de la captivité. C’est une période difficile où il voit toutes sortes d’atrocités.
Il est démobilisé le 2 août 1919.

Fiche de prisonniers camp de Trèves (© Comité international de la Croix-Rouge)

4. Veiller sur les âmes et transmettre les connaissances

Il perd ses parents à quelques années d’intervalles. Sa mère décède le 1er juin 1919, il est malheureusement en Allemagne. Son père meurt le 8 décembre 1921 à Saint-Germain-du-Crioult.

À son retour, il devient vicaire à l’église Saint-Etienne de Caen, ancienne Abbaye-aux-Hommes. Il connait très bien le curé, Léon Gourdier des Hameaux, qui était auparavant directeur de l’Institution Sainte-Marie. Il réside alors au presbytère situé au 15 rue Guillaume le Conquérant.
En 1927, il retourne au Collège Sainte-Marie situé rue de l’Oratoire à Caen où il enseigne l’anglais. Il reprend d’ailleurs ses études et se rend en Grande-Bretagne en 1930-1931, il est vicaire dans la ville de Brentford à l’est de Londres pendant un an. En 1935, il est remercié et doit quitter l’institution. Charles Sébire n’est pas un homme d’église rigide, ses cours très vivants et son humour ne plaît pas à certains parents d’élèves. Il part alors à Amiens, enseigner au Collège de la Providence, un établissement jésuite, dans le centre, à deux pas de l’hôtel de ville. Il vit dans l’établissement au 37 rue Lavalard. Amiens est bombardé en mai 1940 lors de l’invasion. C’est l’heure pour lui de rejoindre la Normandie.

(Coll. personnelle)
(Coll. personnelle)

5. Résister

Il rejoint Saint-Germain-du-Crioult et remplace le curé Xavier Choupault mobilisé au front. Il en profite pour récupérer les armes abandonnées suite à la retraite des soldats français, elles sont cachées dans la sacristie et dans l’église Saint-Sauveur à Condé-sur-Noireau.
Il devient vicaire à Condé-sur-Noireau auprès du curé, le Chanoine Peullier et dessert en même temps l’église de Pontécoulant.

Au secours des aviateurs américains

Dans le Calvados, le réseau d’évasion appelé Marie-Odile est pris en mains par Léonard Gilles, avocat et sa femme Louise Boitard dite « Jeanine », institutrice. Assistés par plusieurs personnes issues de plusieurs mouvements de résistants, ils viennent en aide aux aviateurs abattus au-dessus de la région.
Le 4 octobre 1943, le bombardier B-17 Badger Beauty V s’écrase au sommet de la colline de Craham à l’est de Cahagnes. L’équipage, vivant et indemne s’ évanoui dans la nature.
Après trois jours dans la nature, deux hommes d’équipage, le co-pilote Hubert Trent et le bombardier Hilbert W Philippe rejoignent une ferme à Saint-Rémy-sur-Orne. Ils sont logés plusieurs semaines par des résistants locaux. C’est un résistant de Clécy, Raymond Pierre, qui leur fournit des vêtements civils. Ils sont ensuite pris en charge par l’abbé Sébire à Condé-sur-Noireau. Le curé les loge au château de Pontécoulant pendant presque un mois. Quelques mois plus tard, Hilbert Philippe est arrêté mais Hubert Trent parvient en septembre 1944 à rejoindre l’Angleterre depuis Annecy.

Hubert Trent
(© 100th Bomb group Fondation)

Les sermons

Pendant l’occupation, on se pressait le dimanche matin pour aller écouter la messe, et les sermons de l’abbé Sébire qui se terminaient par cette phrase
«Mon Dieu, délivrez-nous des Allemands par la prière, Mesdames et vous, Messieurs, par de l’action !». À ce moment-là, les paroissiens retenaient leurs souffles et espéraient qu’aucun soldat ne soit dans l’assistance.

Le “maquis” Guillaume Le Conquérant à Pontécoulant

Fin d’année 1943, se met en place le maquis Guillaume Le Conquérant, il est composé de plusieurs groupes de combattants dans le Bocage Virois et Suisse Normande.
Un groupe s’installe à Pontécoulant, commandé par Jean Socha, comprend une dizaine d’hommes. L’abbé Sébire leur loue une maison appartenant à Madame Thouroude Julia, veuve âgée de 86 ans, habitant dans sa famille à Saint-Jean-le-Blanc. Ils stockent des fusils-mitrailleurs, des revolvers, des munitions et de la dynamite.
Les habitants du bourg sont au courant de la présence des résistants, qui, pendant plusieurs mois vont multiplier les actions coup de poing et se faire repérer.
Le 31 mars 1944, en fin de matinée cinq gendarmes appartenant aux brigades de Condé-sur-Noireau et Clécy arrivent dans le bourg. Une fusillade éclate, le gendarme Meillon de Clécy est tué, le gendarme Alfonsi de Condé-sur-Noireau est blessé à la tête. Les résistants sont encerclés, coincés dans la maison. Le lieutenant Quicray, commandant la section de Vire, arrive en fin de journée avec du renfort. La nuit tombante, les résistants abandonnent la maison laissant toutes leurs armes. La maison occupée par les résistants est brûlée par les allemands.

Le père Sébire est arrêté par la police mobile de Rouen, il est relâché après trois heures d’interrogatoires. C’est le moment pour lui de quitter le secteur avant d’être repéré. Il part se cacher à Pacy-sur-Eure près de Vernon. Pendant la Libération en août 1944, il reprend du service, et devient agent de liaison au service de l’artillerie américaine dans le secteur de Pacy-sur-Eure. Il reste dans l’Eure jusqu’en été 1945.

L’affaire fait les gros titres dans la presse locale

6. L’après guerre

Il reprend son métier d’enseignant dans plusieurs établissements :

  • Institution Saint-Jean-Eudes de Vire de 1945 à 1946
  • Institution Frémont de Lisieux de 1946 à 1947
  • Institution Sainte-Marie de Caen à la Maladrerie de 1947 à 1955

En 1955, il est nommé aumônier de l’Hospice de Condé-sur-Noireau. Il a alors 66 ans et décide de passer son permis de conduire pour pouvoir célébrer les offices à Pontécoulant. Pas très à l’aise avec sa petite voiture, il passe par les petites routes.
L’église de Pontécoulant sauf le clocher a été détruite en 1944 par les bombardements allemands en même temps que la plus grande partie du bourg. Elle a été reconstruite au même endroit au début des années 1950. L’abbé Sébire a personnellement participé au financement de la reconstruction de l’édifice.

(Coll. personnelle)
Bénédiction de la nouvelle église de Pontécoulant en présence de l’évêque de Bayeux Mgr Jacquemin, au centre, et de l’Abbé Sébire, a droite. ( © Mairie de Pontécoulant)

Le samedi 23 mai 1964, il prépare la communion solennelle avec les enfants de la commune, il fait un malaise dans l’église. Pris en charge il décède dans la maison en face. Il est inhumé dans son église le mercredi suivant. En 2014, lors du 70e anniversaire de la Libération, le conseil municipal de Pontécoulant a rebaptisé une rue à son nom.
L’abbé Sébire adorait ce village, il disait que c’était sa « zone libre ».

Balusson Matthieu,
Référent Visites Guidées à l’Office de Tourisme du Pays de Vire.

Article publié le jeudi 20 août 2020